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| LE
LIVRE ILLUSTRÉ BELGE: 1918-2004 |
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The
below text accompanying the exhibition was written by Jan Baetens, University
of Leuven, Belgium.
Le
livre illustré belge, par lequel nous entendons à la fois le livre illustré
fait par des auteurs de nationalité belge, qu'ils soient flamands ou francophones
et sans que nous tenions compte du lieu de publication des volumes en question,
n'est pas un secteur "secondaire" dans la production littéraire et artistique
du pays. Le livre belge a en effet une vocation à être illustré. Quatre raisons
majeures expliquent ce "tropisme."
D'abord
la grande influence de la tradition picturale du pays, qui remonte au Moyen-Age
(n'oublions pas que les "primitifs flamands" n'étaient pas tous néerlandophones
et que le territoire appelé "Flandres" ne coïncidait nullement avec l'actuelle
partie septentrionale de la Belgique). Cette présence du passé n'est cependant
jamais passive. L'intérêt pour les modèles d'antan et les techniques traditionnelles
n'empêche jamais l'exploration d'un nouvel imaginaire et l'invention de formes
souvent révolutionnaires. Le travail de Frans Masereel, qui ouvre cette exposition,
ne relève pas du folklore, malgré le caractère presque primitif des techniques
utilisées, et l'œuvre d'Olivier Deprez, qui constitue un écho contemporain
de la gravure sur bois revalorisée par Masereel, prouve à quel point une technique
traditionnelle peut déboucher sur un langage graphique totalement inédit.
Ensuite
la position périphérique du Nord comme du Sud par rapport aux centres culturels
que sont, pour l'ère francophone, Paris et, pour l'ère néerlandophone, Amsterdam.
Depuis la naissance de l'édition moderne, les genres "majeurs" sont devenus
l'apanage des maisons d'édition situées au centre, alors que la province héritait
des productions jugées mineures, et la concentration capitalistique du monde
éditorial ne fait qu'accroître cette tendance. Le roman et l'essai se publient
à Paris et à Amsterdam, mais la littérature religieuse (au 19e siècle surtout),
la bande dessinée (au 20e siècle), la poésie (aux 19e comme au 20e siècles)
sont souvent abandonnés à des éditeurs à l'origine régionaux, notamment belges.
La Belgique est une terre de poètes et cet esprit poétique imprègne non seulement
les textes (le roman belge, par exemple, est souvent un "roman de poète"),
mais aussi et surtout les images, conçues et exécutées dans une étroite collaboration
entre écrivains, dessinateurs ou photographes, metteurs en pages et éditeurs.
L'échelle réduite de nombreux éditeurs permet des formes de coopération impensables
dans des structures plus lourdes. Le livre surréaliste belge offre de superbes
exemples de cet esprit de collaboration, qui est aussi un esprit de résistance:
résistance au monde tel qu'il est, car l'engagement politique n'est pas un
vain mot, mais aussi résistance au sérieux, la littérature belge ayant un
goût prononcé de la farce et de l'autodérision.
A
cela s'ajoute, en tout cas pour le volet francophone de la production, la
grande tradition belge de la contrefaçon, qui a connu ses heures de gloire
entre 1830 et 1850, mais qui a doté la Belgique d'une solide infrastructure
graphique: si on y édite peu, on y a toujours fort bien imprimé (y compris
les "beaux livres," fortement illustrés). Aujourd'hui, bien entendu,
ce type de contrefaçon n'existe plus, mais la Belgique a gardé de ce piratage
culturel le souci de la différence, tant sur le plan formel que sur le plan
économique. D'où le penchant très net pour des ouvrages qui se distinguent
de leurs équivalents par une iconographie plus abondante et surtout par leur
prix plus modique. La Belgique n'a pas peur du livre "économique", pas cher,
la bibliophilie, qui existe bien entendu dans le pays, s'y entend plus gaiement
avec les éditions courantes. Cette ouverture du livre " ordinaire " à ce qui
fait ailleurs le trait distinctif du livre "chic," donne parfois à la production
belge son côté bariolé. Inversement, le livre "sérieux" n'a pas peur
de garder ses attaches avec le coloriage parfois un peu vulgaire des livres
de grande consommation, à tel point qu'une délicieuse hésitation peut s'installer
entre le haut et le bas de gamme.
Enfin,
quatrièmement, l'exiguïté du marché domestique tout comme les nombreux échanges
entre les communautés linguistiques, ont fait que les auteurs belges se sont
toujours montrés sensibles à la possibilité de faire circuler leurs œuvres
en d'autres langues et en d'autres cultures ; cette ouverture du monde les
a poussés à privilégier l'image au détriment du texte. Il ne faut dès lors
pas s'étonner qu'en Belgique les illustrateurs ou les dessinateurs soient
mis au même niveau que les auteurs même: celui ou celle qui dessine ou grave
est un écrivain à part entière, et cette heureuse confusion est bien entrée
dans les mœurs du pays. Il en résulte entre autres que les écrivains mêmes,
qu'il suffise de penser à Michaux ou à Dotremont (mais on pourrait multiplier
ici les exemples), hésitent moins qu'en France à franchir le pas qui sépare
l'écriture de l'image. Et lorsqu'ils passent au dessin, celui-ci n'est jamais
joué contre le texte: l'écrit et le visuel s'enchaînent, se mélangent, plus
qu'ils ne se combattent.
Une
des grandes singularités du livre belge, typique peut-être des cultures "minoritaires,"
est la facilité avec laquelle s'y mélangent les cultures légitime et populaire,
l'art et le commerce, l'innovation et l'exploitation du stéréotype. En Belgique,
les frontières entre ces champs semblent plus étanches que dans les "grandes
cultures." Le livre illustré belge est, de ce point de vue-là, moins sujet à
spécialisation. En l'occurrence, le statut de la bande dessinée est tout à fait
symptomatique. Très tôt, ce genre, qui a connu un essor formidable après la
2e Guerre Mondiale, a trouvé sa place dans la culture générale au Nord comme
au Sud. La bande dessinée était lue, appréciée, pratiquée, commentée, utilisée,
mise à contribution dans les contextes les plus variés, sans que pèsent trop
sur elle les condamnations des bien-pensants et des gardiens du temple de la
culture avec un grand C. Pour le public cultivé américain qui a grandi dans
le mépris des "comics" et qui ne sait que faire des "graphic novels," l'exemple
de la Belgique pourrait servir de modèle à une cohabitation plus harmonieuse
des formes et des genres.
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Les
Origines: Frans Masereel
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Au
fil de sa longue histoire, la gravure sur bois aura souvent noué des
liens solides avec la narration et ce particulièrement dans le nord
de l'Europe. L'œuvre gravée de Frans Masereel, né en 1889 à Blankenberghe
sur la côte Belge, est certainement à replacer dans la lignée d'un Schongauer
et d'un Dürer qui ont les premiers exploité avec brio les ressources
graphiques et narratives de la gravure sur bois. L'œuvre gravée de Masereel
bien que résolument moderne ne s'inscrit donc pas moins dans une longue
tradition. La première moitié du vingtième siècle va renouveler intégralement
la gravure sur bois, songeons notamment aux gravures des expressionnistes
allemands (Heckel, Schmidt-Rottluff, Kirchner). L'emploi du bois de
fil (planche découpée dans la longueur de l'arbre) au lieu du bois de
bout (morceau découpé dans la tranche de l'arbre) permet un nouveau
type de taille plus brutale et plus synthétique quoiqu'il faille compter
aussi avec le style plus sobre des graveurs français de l'époque (Dufy,
ou Vallotton, serait de bons exemples de cette école française). L'œuvre
gravée de Frans Masereel est à situer dans ce nouveau contexte de la
gravure sur bois. Le renouvellement qui s'opère en ces années retrouve
le souffle des pionniers du genre.
Comme
déjà Dürer l'avait expérimenté, Masereel qui pratiquera aussi la peinture
trouvera dans la gravure sur bois une source inépuisable de création.
Sans doute doit-on paradoxalement à la contrainte technique très ferme
de la xylographie - qui oblige l'artiste à répartir résolument les blancs
et les noirs - cette réserve et cette liberté de création. Notons encore
que aussi ancienne que puisse paraître la gravure sur bois, son principe
de reproductibilité la place de facto dans la sphère du questionnement
moderne: l'image gravée a pour support le livre et les médias et se
confronte dès lors à la diffusion et à l'hétérogénéité de l'information
aussi bien qu'à la diversité des codes visuels et littéraires qui constituent
un journal ou un livre.
Masereel
publiera des bois gravés en 1917 dans la revue Les tablettes et la même
année dans les pages du journal La Feuille. Il crée et publie également
toujours en 1917 un ensemble de gravures qui répondent à des poèmes
d'Emile Verhaeren. Masereel explorera toute sa vie les possibilités
de son médium de prédilection et s'il cherche les points de rencontre
avec les autres modes d'expression (il illustra nombre d'écrivains de
son temps, Romain Rolland, Verhaeren déjà cité, Sternheim, Zweig et
bien d'autres) avec les différents supports, il crée aussi des livres
gravés autonomes dans lesquels la narration évolue image par image créant
un genre à cheval entre l'illustration et la bande dessinée. Si comme
le montre son œuvre l'auteur est sensible aux drames sociaux et politiques
de son temps, il ne faudrait pas gommer pour autant l'usage réflexif
que Masereel a pu faire de la narration gravée et du livre. Souvent
Masereel s'est représenté dans ses livres, non pas lui en tant qu'individu
mais lui en tant que graveur.
La gravure
sur bois ou xylographie aura été le moteur de la créativité de Frans
Masereel. Pour ancienne qu'elle soit, la technique aura prouvé grâce
à Masereel qu'elle pouvait redistribuer et relancer les paramètres qui
définissent la pratique artistique. La simplicité technique aura été
payante pour Masereel et pour l'art de cette époque, grande leçon de
l'artiste flamand qui d'un dispositif élémentaire et archaïque a pu
tirer une œuvre complexe, dense, moderne et à bien des égards exemplaire.
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| Hergé
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Si Hergé
passe, à juste titre d'ailleurs, pour avoir inventé le "ligne claire"
en bande dessinée et avoir promu le genre au rang de véritable art,
force est de reconnaître que la "ligne claire" n'a été trouvée par Hergé
qu'au prix de longs et pénibles efforts. Les premiers dessins et même
les premiers albums restent d'une maladresse certaine, notamment en
ce qui concerne l'insertion du texte à l'intérieur des cases mêmes.
Hergé, qui avait utilisé à ses débuts le système européen (en l'occurrence
surtout français), des cases légendées, qu'on trouve par exemple dans
l'œuvre de Christophe (La Famille Fenouillard), tire rapidement profit
de ses lectures de bandes dessinées américaines pour introduire les
ballons ou phylactères. Cette innovation révolutionnaire ne va pas cependant
sans problème, puisque le mariage du texte et de l'image dans le même
espace va dans un premier temps fortement déséquilibrer l'image, glissée
tant bien que mal dans l'espace laissé libre par un texte littéralement
écrasant.
Ce sont
les multiples contraintes pesant sur son travail, qui amènent peu à
peu l'auteur à "clarifier" son trait et son style. Contraintes de temps:
la nécessité de produire vite et beaucoup (la série des Tintin n'est
dans les années 30 qu'une des multiples occupations d'Hergé, qui ne
prend pas immédiatement conscience de l'importance de ce personnage).
Contraintes matérielles: l'utilisation d'un papier de mauvaise qualité
et la cherté de l'impression en couleurs, puis, pendant la guerre, les
restrictions de papier et partant la réduction du nombre de centimètres
carrés pouvant être occupés par une bande dessinée, le "forcent" à mettre
en place un type de dessin qui sacrifie tout sauf l'essentiel. Cet essentiel,
toutefois, n'est pas purement graphique. On ferait un lourd contresens
en limitant la définition de la ligne claire à quelques aspects techniques:
suppression des parties ombrées, soumission absolue des couleurs (d'abord
par trames, puis, la situation économique s'améliorant, en couleurs,
finalement en quadrichromie) aux contours, eux de plus en plus marqués,
usage de personnages, d'objets et de situations prototypiques, que le
grand art d'Hergé sauve du stéréotype. A côté de ces considérations
graphiques au sens étroit du terme, il importe de souligner que la "ligne
claire" d'Hergé est avant tout un art narratif: si le dessin est transparent
et immédiatement lisible, c'est parce que l'auteur prend bien soin de
mettre son trait au service d'une narration rondement menée, mais toujours
parfaitement lisible. La véritable contrainte d'Hergé n'est pas visuelle
mais narrative.
Il n'est
pas facile au lecteur contemporain de se faire une idée précise de ce
qui a été le travail d'inventeur d'Hergé. Le succès venant, on a vu
la reprise des premiers albums dans un format uniforme (62 pages, 4
strips ayant chacun une moyenne de 3 cases, coloriage confié à un studio
qui finit par s'occuper de toutes les étapes du dessin, à l'exception
des premiers croquis). Cette " autotraduction " a non seulement signifié
la "normalisation" du travail d'Hergé, elle l'a aussi fortement aseptisé.
Le dessin et le récit se compliquent, s'alourdissent, se naturalisent.
L'heureuse initiative des éditions fac-similé qui se sont multipliées
depuis quelque vingt ans a cependant permis de mettre à la disposition
du public cette partie capitale du patrimoine graphique.
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| Bande
Dessinée, La Tradition |
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Les auteurs
de la bande dessinée belge classique ou traditionnelle sont souvent
désignés, en France comme en Belgique, par l'étiquette d'école franco-belge.
Ce label est trompeur à plusieurs niveaux. D'une part, il est indéniable
que l'apport du courant belge à été incomparablement plus important
que celui du courant français. D'autre part, c'est l'adjectif "belge"
qui pose ici problème, non pas seulement à cause des divergences entre
le Nord (néerlandophone) et le Sud (francophone), mais aussi en raison
d'un clivage à l'intérieur des auteurs francophones mêmes. Dit autrement,
l'école franco-belge, qui est surtout une école francophone belge, est
en fait double: à côté de l'école de Bruxelles, autour de la revue Tintin,
il y a aussi une école de Marcinelles (Charleroi), autour de la revue
Spirou.
La vitalité
et le succès extraordinaires de ces deux publications vont donner au
genre l'espace et la liberté qui lui manquaient pour devenir un véritable
phénomène social et faire de la bande dessinée un art aussi populaire
que le football ou le cinéma par exemple. Prolongeant les leçons d'Hergé,
la bande dessinée belge se diversifie très rapidement, essentiellement
selon la ligne de clivage Tintin versus Spirou: le premier style est
plus conforme aux normes sociales, le second plus frondeur (c'est là
que naîtra Gaston Lagaffe, le plus célèbre et le plus anarchisant des
doux fainéants). Cependant, la nécessité de travailler en vue du marché
français va longtemps assagir la bande dessinée francophone belge. Les
menaces de censure et la sanction économique qui en résultait, ont sans
aucun doute confiné le genre aux besoins d'un public très jeune, encore
très encadré par la famille et l'école, qui n'était pas nécessairement
celui, bien plus large, que la bande dessinée pouvait toucher en Belgique.
La situation
en Flandre, dans le Nord néerlandophone du pays, était bien différente.
Les auteurs flamands travaillaient exclusivement pour le marché domestique
et publiaient non en revue mais, de manière plus archaïque, dans les
quotidiens. Cela explique leur style plus fruste, tant pour ce qui est
du style graphique que des dialogues (encore très marqués par le dialecte),
mais aussi leur plus grande liberté. S'adressant à un public nettement
plus composite (enfants, adolescents, adultes), la bande dessinée flamande
se caractérisait par un esprit de dérision qui était interdit à son
double francophone. Lorsque, soucieux de légitimation culturelle, les
Flamands travaillent pour les revues francophones, ils perdent beaucoup
de leur saveur et de leur à-propos (le cas de Willy Vandersteen, qui
a collaboré pendant un certain temps à Tintin, est resté célèbre). Même
de nos jours, cette différence de ton se perçoit immédiatement: en témoignent
l'œuvre de Kamagurka, champion de l'humour absurde, pas toujours bête
mais toujours très méchant, et celle de Pieter de Poortere, qui donne
une version très mélancolique de la cruauté.
Cela dit,
le grand renouveau formel de la bande dessinée est surtout le fait des
écoles de Bruxelles et de Marcinelles. Seuls les auteurs publiant dans
Tintin et Spirou avaient accès à ce qui était la condition sine qua
non du renouvellement du genre : la possibilité de prendre comme unité
de travail non plus le strip quotidien, mais la planche, la double planche,
voire la séquence. Cet élargissement de l'espace se traduira par un
étonnant élargissement de la palette. L'explosion créatrice de la bande
dessinée contemporaine n'aurait pas été possible sans le tremplin de
ses pratiques peut-être injustement qualifiées de traditionnelles.
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| Bande
Dessinée Contemporaine
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Au cours
de la dernière décennie du vingtième siècle, un souffle de renouvellement
des formes graphiques et narratives emporte avec lui une génération
d'auteurs de bandes dessinées. Le mouvement est européen, mais il trouve
à Bruxelles une expression unique lors de la création du collectif Frigo
Production (Frigo Production deviendra Fréon et plus récemment Frémok,
couplage de Fréon et d'Amok, collectif parisien proche de l'esprit du
collectif bruxellois).
L'esprit
sécessionniste de ce mouvement se caractérise par au moins trois traits
fondamentaux:
- rupture
avec la tradition de l'école Belge de la ligne claire (il faudrait
tempérer cette affirmation par une étude solide sur les rapports de
ce mouvement avec Hergé notamment, une telle étude manque encore)
- interdisciplinarité
(les échanges avec les autres formes d'expression seront fréquents)
- autogestion
(c'est une constante de cette époque que les dessinateurs prennent
en main les rênes de la publication, ce qui aura des conséquences
à de multiples niveaux et pas seulement quant à la gestion commerciale
de la maison d'édition)
Un tel
dispositif articulé par le médium bande dessinée est sans doute difficile
à imaginer aux Etats-Unis où le comics appartient plutôt à la contre-culture
qu'il ne participe pleinement à la culture (l'utilisation du comics
par les artistes pop est ironique et ne relève en rien le genre). Or
il n'y a pas moins qu'une telle exigence dans la production des dessinateurs
bruxellois, même s'il faut bémoliser quelque peu et souligner que le
médium garde malgré tout ses connotations populaires et, d'une certaine
manière, non institutionnelles; fort heureusement.
Le refus
de s'inscrire dans la tradition belge de la bande dessinée suscitera
notamment une ouverture importante dans le panel de l'outillage du dessinateur
habituellement cantonné à la plume ou au pinceau et à l'encre de Chine.
Les dessinateurs se caractériseront par leur choix technique et leur
choix technique déterminera les aspects graphiques et narratifs, car
dans l'ordre de la création du livre de bande dessinée, cette génération
d'auteurs (Dominique Goblet, Thierry van Hasselt, Vincent Fortemps,
Denis Deprez, Eric Lambé, Jean-Christophe Long, Michael Matthys, Frédéric
Coché et Olivier Deprez pour citer les plus caractéristiques) opère
une révolution directement (ou indirectement) influencée par les recherches
d'un Ricardou, d'un Perec.
La gravure,
la photocopie, la sérigraphie seront les premiers médiums expérimentés
par le collectif. Cette première étape sera une bonne école pour prendre
conscience des conséquences matérielles et visuelles des paramètres
qui définissent la production: le choix du papier, du format, de la
couleur (deux couleurs ou quatre couleurs, voire le noir et blanc),
la gestion graphique de la couverture… Bref, tous ces éléments qui influencent
de manière plus ou moins forte la lecture et d'abord l'écriture (au
sens relativement ouvert que Barthes donne à ce terme).
C'est donc
sur une base esthétique résolument moderne, formelle (mais non formaliste)
que se forgent les ouvrages des dessinateurs de ce que l'on pourrait
désormais appeler l'école bruxelloise des années nonante.
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| Surréalisme,
Cobra, Michaux |
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La période
surréaliste n'est pas une simple période, ni surtout un simple "intermède"
dans l'histoire du livre illustré en Belgique. Plus que d'autres courants
artistiques du XXe siècle, le surréalisme s'en est pris au cloisonnement
des genres dans la foulée de Dada qui a auparavant redistribué les cartes
du lisible et du visible à sa manière radicale faisant exploser le langage
plastique autant que littéraire et les recomposant l'un et l'autre.
Le surréalisme belge va fleurir à Bruxelles et à La Louvière créant
des cercles où se côtoient artistes et poètes, "artistepoètes" devrait-on
écrire tant le mot et l'image vont tendre à fusionner et à échanger
leur nature bouleversant les registres de l'écriture et du dessin.
L'exemple
caractéristique de Magritte illustre massivement les échanges de la
lettre et de l'image qui sévit au sein de la poétique visuelle et littéraire
du surréalisme belge qui procède par montage d'éléments antinomiques
et hétéroclites pour recomposer un sens. Le mot est intégré au tableau
et l'image investit le livre. L'utilisation de techniques comme le collage,
par Mesens notamment, oriente la lecture dans un sens nouveau. Par extension
le livre illustré change de statut devenant en quelque sorte le réceptacle
de l'image et du mystère qui s'en dégage. Ce mystère visuel s'oppose
au texte et renforce de la sorte la tension poétique contenue dans le
mot. L'illustration loin d'éclairer le sens du texte en épaissit l'énigme
et ce faisant met en crise le rapport classique du mot et de son référent.
Cette quête
de la fusion de deux régimes sémiotiques aussi différents en apparence
que sont les mots et les images, les mots et les signes dessinés, vont
trouver dans le mouvement Cobra de nouvelles résolutions. Même si, fondamentalement,
Cobra ne rompt pas avec les choix esthétiques du surréalisme et ses
pré-requis automatiques ou spontanéistes, on peut souligner que la frontière
va encore s'estomper un peu plus entre l'écrivain et le dessinateur
pour accéder à un nouveau plan. L'écriture prend chez Dotremont une
nouvelle figure, se "logogrammatise" jusqu'à l'illisible, mais pour
gagner une nouvelle lisibilité plus graphique, plus épurée de l'anecdote
qui exalte l'encre, la blancheur du papier et le geste du scripteur.
C'est sans doute à ce niveau-là que le livre illustré selon Cobra change
la donne: pari pour une nouvelle lisibilité, pari pour une nouvelle
structure du signe et de l'instance scripturaire ni exclusivement dessinant
ni exclusivement écrivant, mais les deux à la fois.
Dans le
même registre, Henri Michaux mènera lui aussi sa quête de la fusion
des signes écrits et dessinés. Le poète-dessinateur crée des alphabets,
produit des livres dans lesquels le sens est tantôt véhiculé par les
mots de la langue française (langue à laquelle Michaux fera de nombreux
ajouts issus de la géographie imaginaire qu'il suscitera) tantôt véhiculé
par des signes qui enregistrent les mouvements sismiques du corps de
l'écrivain. La parole et le sens passent donc par un double tamis et
brouillent ce faisant les clivages car comment ne pas lire les signes
sismiques comme des prolongations des mots ? Michaux permet ainsi au
texte d'accéder à un nouveau territoire, de s'ouvrir à ce qui le conteste
et le prolonge aussi bien. Le livre illustré selon Michaux devient le
lieu d'une expérience physique, visuelle, concrète et intégrale du signe.
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| Broodthaers
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On sait
que Marcel Broodthaers, le plus grand "artiste-penseur" ou "penseur-artiste"
que la Belgique ait jamais connu, a commencé sa carrière comme poète.
On sait aussi que, poète, il se plaisait déjà à collaborer avec des
artistes visuels, surtout des photographes. Sa rupture avec la poésie
et la réorientation conceptuelle de sa carrière artistique ne l'ont
nullement empêché d'écrire (ce qui est encore logique), ni d'avoir une
production visuelle abondante (ce qui l'est peut-être déjà un peu moins),
ni surtout de croiser les mots et les images de mille et une façons
(ce qui ne serait pas logique du tout si on était dans un autre pays
que la Belgique et s'il n'y avait eu le grand exemple de Magritte, dont
l'influence sur Broodthaers n'est pas un mystère).
S'interrogeant
sur l'art, l'artiste, le musée, la critique, les médias, bref sur tout
ce qui a constitué la révolution de l'art moderne au XXe siècle, l'œuvre
de Broodthaers ne se distingue pas seulement par son humour très belge,
mais aussi par sa sensibilité exceptionnelle à la manière dont l'écrit
se visualise, typographie et mise en livre confondues. Il renchérit
ainsi sur le Coup de Dés de Mallarmé en remplaçant les fragments
du texte par des traits imprimés dans un volume à feuilles transparentes.
Dans certains
de ses "projets," l'aspect le plus visible (et parfois le seul vraiment
réalisé) est un corpus de textes, soigneusement pensés quant à leur
forme graphique. La mise en question narquoise du musée va de pair avec
un amour manifeste de ce qui subsiste de mots quand le lieu se vide
peu à peu d'images: titres, cartons, légendes, catalogues, lettres à
en-tête, et ainsi de suite. Le texte ne nomme plus l'image, il prend
sa place. Le miracle de Broodthaers, c'est que le lecteur se rend à
peine compte de cette substitution.
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|
| Livres
de Poésie Illustrés & Livres d'Artiste
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En Belgique,
la frontière entre le livre de poésie illustré et le livre d'artiste
est souvent mince. A tel point peut-être que l'on pourrait se demander
s'il est utile de maintenir cette division : d'une part le livre de
poésie tend incontestablement au livre d'artiste; d'autre part le livre
d'artiste se veut moins un objet bibliophile qu'un objet différent (en
l'occurrence: manuel, confidentiel, unique). Surtout en matière de poésie,
où les tirages restent généralement très modestes, la distinction du
livre illustré "normal" et du livre d'artiste devient vite évanescente.
Toutefois,
et c'est une seconde particularité belge, cette recherche de l'élitisme
pour tous, que révèle symptomatiquement le rapprochement du livre de
poésie et du livre d'artiste, ne se limite nullement au seul domaine
de la poésie et de la gravure, lieux et vecteurs traditionnels du beau
livre en littérature. Pour illustrer le texte poétique, les livres belges
n'ont pas peur d'avoir recours à la photographie ou à la bande dessinée,
traditionnellement jugées moins aptes à cette fonction d'élévation culturelle
du texte. Et le texte jugé digne d'être illustré n'est pas nécessairement
poétique: le journal de Sophie Podolski ou le livre pour enfants de
Nicolas Ancion sont ici des exemples de l'indifférence belge aux cloisonnements
reçus. Peu de littératures, au Nord comme au Sud du pays, sont aussi
ouvertes à l'image sous toutes ses formes que les littératures belges.
Ce n'est donc pas un hasard si en Belgique les dessinateurs passent
si facilement à l'écriture (il y a de nombreux exemples dans le domaine
de la littérature pour enfants): c'est que tout le monde accepte l'apport
de l'image comme fondamental.
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| Olivier
Deprez & Jan Baetens |
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Olivier
Deprez et Jan Baetens ont collaboré avant même qu'ils aient décidé de
travailler ensemble. Les livres et les œuvres que l'un a fait connaître
à l'autre, et inversement, ont dès leur première rencontre conduit à
une mise en question réciproque de ce que chacun d'eux était en train
de faire de son côté. Le dessinateur Olivier Deprez francophone s'est
mis à écrire, en critique d'abord, en poète et en journalier ensuite.
Le critique et théoricien néerlandophone Jan Baetens, s'il n'a jamais
dessiné, s'est mis à penser visuellement sa propre pratique naissante
d'écrivain.
Cette
influence à distance est devenue une véritable collaboration avec le
projet Construction d'une ligne TGV en 2003. Croisant séquences de poèmes
et séquences de bois gravés, ce livre tente de dépasser les frontières
habituelles du texte et de l'image sans toutefois dissoudre leurs différences.
Le texte, qui évite le récit, laisse à l'image le soin de raconter des
histoires; l'image, qui refuse la facile abstraction graphique, communique
à l'écrit la matérialité parfois opaque d'une vraie présence sur la
page, plus exactement sur le papier dont les bois gravés montrent (et
font sentir à la main) les moindres fibres.
Si
la composition de Construction d'une ligne TGV tente encore de conserver
autant que possible l'autonomie et l'équivalence des deux pôles, le
projet ne tarde pas à être ressenti par les deux auteurs comme trop
classique. Dans une des suites à ce livre Je Me Crois Tout à Coup
à Lisbonne Olivier Deprez procède à une transfiguration complète
du texte de Jan Baetens. L'initiative passe au dessinateur, mais celui-ci
se fait écrivain au second degré. Riche de l'expérience d'un immense
work in progress sur le poète américain Ammons, Ithaca, un mélange audacieux
de tous les genres et de tous les médias que la main sait tracer dans
un cahier, Olivier Deprez invente un univers graphique où texte et image
se fondent dans une matière graphique afin d'explorer la matière d'un
support et d'une technique déterminés où forme et sens, texture et représentation,
s'épousent comme le recto et le verso de la même feuille.
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